Mamie Denise

Projet personnel










01

 L’INSPIRATION
C’est en ouvrant un peu par hasard une monographie sur l’artiste peintre Gérard Fromanger, que je découvrais un concept qui m’était alors inconnu : “le fauteuil en tant qu’outil de réflexion”. Quelques jours plus tard, mon père m’annonce que le canapé familial sur lequel j’ai passé toute mon enfance à regarder la télévision va être jeté. Sans autorisation, je décide de l’installer dans mon atelier au sein de l’École des Beaux Arts de Poitiers. Ce canapé deviendra un lieu d’échanges et de réflexions, alors que dans le reste de l’établissement, des ordinateurs viennent peu à peu remplacer tous les ateliers. Il y restera un an, jusqu’à la fin de la 3e année, où je présenterai mon diplôme qui a pour thème le détournement des media dans une installation (ressemblant au salon de ma grand-mère) intitulée “Chez Mamie” (2002). Canapé familial (1992).








02

L’INTERVIEW
Mamie Denise était seule et terriblement mélancolique. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’au jour où je suis venu la filmer sans la prévenir quelques semaines après l’obtention de mon premier diplôme des Beaux Arts. Muni d’une caméra mini-DV, j’ai feint prendre des photos d’elle. Puis, une fois la caméra fixée sur pied, l’enregistrement lancé, nous avons entamé une longue conversation. Mamie Canapé (2003).



































03

LA RÉFÉRENCE
Quelques jours après avoir lu et relu le livre de Marshall McLuhan “Pour comprendre les media” la seule chose qui m’intéressait était d’interroger ma grand-mère sur son rapport aux media, pour elle, seuls liens vers le monde extérieur, car elle ne sortait presque plus de chez elle et pratiquement personne ne venait lui rendre visite. Son rituel quotidien consistait à écouter la radio pendant son petit déjeuner, de lire son journal en milieu de matinée et de regarder le journal télé à midi. Avec parfois un petit coup d’œil vers le monde extérieur cachée derrière le rideau de son salon. Ce jour là, elle n’avait aucunement envie de parler presse, télévision ou radio. Sa préoccupation première était plutôt sa situation actuelle. Sa grande solitude. Au cours de la discussion, de longs soupirs et certaines phrases venaient se répéter inlassablemen. Mais malheureusement pour elle, l’habitude de la voir ainsi ne m’inquiétait plus trop. Marshall Mc Luhan (1964).



 

04

LE DÉCLIC
Mais lorsqu’elle vint à me dire que vivre en sa compagnie n’était pas synonyme de joie, que sa douloureuse solitude était équivalent à une longue attente quotidienne proche de l’agonie, elle se mit à pleurer devant moi et donc devant l’objectif... je décidai quand même de ne pas arrêter la caméra. C’est dans cette vidéo où on la voit assise sur son canapé,   02   tout d’abord parlant de ses manies, puis ensuite de sa solitude, qui déclencha mon projet de la faire connaitre et de la faire voyager. Mais une fois arrivé à la phase de montage, je n’ai pas pu me résoudre à montrer son désespoir et ses larmes. Polaroid (2003).





05

LE PORTRAIT
Plutôt qu’incarner Mamie Denise en tant que personne réelle, l’idée de l’illustrer me parait plus propice pour toucher les gens. Puis, avec les moyens du bord, dans un désir de réaliser un projet DIY, je décalque à l’aide de la palette graphique de mon colocataire un portrait assez neutre de son visage. J’imprime dans mon appartement nantais 8 stickers par feuilles A4 de sa figure. Puis je découpe une à une chaque tête aux ciseaux. Cette image désincarnée et non nominative sera celle que je diffuserai pendant plusieurs années. Mystérieuse, inconnue et pouvant être n’importe quelle mamie. Je commence donc à coller son visage dans Nantes, puis en France et grâce à des contacts dans le milieu du skate tel David Couliau, les stickers traversent les frontières. Cela durera plusieurs années où je me baladerai sans cesse avec des autocollants dans ma poche. Premier portrait. (2003).


 

06

LES RÉSEAUX SOCIAUX
En 2004, pendant un périple entre skateurs, Soy Panday me parle d’un tout nouveau réseau social appelé Myspace qui a moins d’un million d’utilisateurs. Très pratique pour rester en contact avec des personnes rencontrées en voyage. Je décide de ne pas me faire une profil personnel, mais d’en faire un pour Mamie Denise. Rapidement des amis s’abonnent, puis de plus en plus d’inconnus. Bientôt je me retrouve à parler quotidiennement à des étrangers en me faisant passer pour ma grand-mère. Caché derrière mon écran, totalement anonyme, je poste régulièrement des créations graphiques délirantes où je lui invente une vie palpitante. Le storytelling commence.


 

07

LES AUTOCOLLANTS
Après avoir vu sa page Myspace, ses nouveaux “amis virtuels” m’ont rapidement proposé leur aide pour coller son portrait dans le monde entier, puis m’ont régulièrement envoyé une photo d’elle collée In Situ. Finalement, j’ai proposé à tous mes contacts Myspace de m’aider en leur envoyant des stickers. À la suite de cela, j’ai reçu des dizaines de photos d’elle collée un peu partout dans le monde. Mamie à Montréal.

























08

L‘ÉCHANGE
Pour remercier ces personnes, basées aussi bien en France qu’à Melbourne, Santiago ou New York, je leur ai proposé en échange de réaliser une illustration de leur grand-mère. Mamie DJ Greem (2005).



09

LA MISE EN SCÈNE
Un point important de ce projet, c’est qu’elle n’était pas du tout au courant. À chaque fois que j’allais chez elle, principalement avec un appareil photo à la main, je le faisais de façon discrète, et le plus souvent en cachette. Ces images me servaient ensuite pour la mettre en scène dans des montages Photoshop. L’usage de l’humour a été le point de départ de cette théatralisation numérique. Plus je travaillais sur ce projet, plus je passais la voir. Plus je passais la voir, plus elle était joyeuse. Le temps passait et plus je me demandais comment j’allais lui annoncer que je me servais de son image et de ses histoires. Le principe même de cette démarche était de lui apporter du bonheur, et non de lui apporter une mauvaise nouvelle. Allais-je ainsi lui dévoiler le pot aux roses par une mise en scène filmée? Rien n’est moins sûr... Mamie prend feu, (2003) première photo prise sur le vif au flash pendant qu’elle faisait sa sieste tous les jours à 13h30.












10

LE STORYTELLING
Ne sachant pas grand chose de son passé. N’étant pas nostalgique des décennies vécues, elle ne m’a pratiquement rien raconté sur elle pendant mon enfance. Par mes parents, je sais qu’elle n’a jamais voyagé, mais sans plus de détails... J’ai donc commencé à inventer des péripéties à partir du peu que je savais d’elle pour tenter de contre-carrer son spleen apparent. Comme cette image d’elle en train de voyager dans un voiture très voyante, allant de l’avant. mamie Denise aimait passer inaperçue, et ne savait pas conduire. Poster de Mamie Denise en Hongrie.




 

11

LE LIVRE
“Ma grand-mère, Denise, est une mamie comme les autres. Âgée de quatre-vingt-six ans, à la retraite, elle se lève tous les matins vers huit heures, prend un café avec du pain frais que la boulangère vient lui porter quotidiennement sur le trottoir. Elle lit le journal et regarde Questions pour un champion tous les jours à 18h05 précise. Quand on va manger chez Mamie Denise, il y a toujours du rumsteak avec des frites et des haricots verts. Une bouteille de Schweppes est toujours dans la porte du frigo au cas où, et les gâteaux secs sont toujours à la même place dans le buffet du salon. Elle a toujours une petite douleur quelque part mais jamais rien de grave, et pour quelqu’un se son âge, elle a toute sa raison.”

Extrait du livre Mamie Denise. (2006)








Cadre symphonique (2007).








12

LA MAISON VIDE
Il aura fallu beaucoup de temps avant de vider sa maison, et une dernière fois je suis allé faire des photos argentiques de ses affaires restées immobiles depuis des années.
Mark SITE INTERNET EN CONSTRUCTION